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Le Figaro, “Bataille d’historiens sur la collaboration de Renault”, par Laura Raim, 21 novembre 2012

Capture d’écran 2015-12-28 à 11.05.47Bataille d’historiens sur la collaboration de Renault

La cour d’appel de Paris s’est déclarée incompétente mercredi dans l’affaire des héritiers du constructeur automobile, qui demandent réparation à l’État pour la nationalisation-sanction de la firme en 1945. Dans les deux camps, les historiens font parler les archives.

Alors que les petits enfants de Louis Renault entendent continuer à se battre sur le terrain juridique pour réhabiliter leur grand-père, accusé de collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale, les syndicats du constructeur s’indignent face à ce qu’ils qualifient d’entreprise révisionniste. En réalité, la controverse n’a jamais cessé depuis la nationalisation-sanction décidée à la Libération et sur laquelle les héritiers tentent de revenir. Que la Société anonyme des usines Renault (SAUR) ait produit pour l’Allemagne nazie, et que cette production ait généré des bénéfices, personne ne le conteste. Mais quelle est la responsabilité personnelle de Louis Renault? Qu’a-t-il produit au juste? Et avec quel zèle? Encore aujourd’hui, les historiens divergent fortement sur le rôle qu’a joué le constructeur sous l’occupation allemande.

«Une place exceptionnelle dans l’appareil de guerre allemand»

Deux thèses s’opposent. La première a pour avocate l’historienne Annie Lacroix-Riz, professeur émérite à l’université Paris-VII, spécialiste de la collaboration économique durant la Seconde Guerre mondiale et auteur notamment d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation. La collaboration économique avec le Reich et Vichy. Le monde syndical s’appuie sur ses recherches pour dénoncer «la vaste entreprise de réhabilitation de Louis Renault». Selon elle, Renault aurait non seulement fabriqué des chars, mais aurait aussi occupé «une place exceptionnelle dans l’appareil de guerre allemand». En tant qu’actionnaire à 96%, Louis Renault est personnellement tenu responsable pour cette collaboration «enthousiaste».

L’autre a pour principal porte-parole l‘historien Laurent Dingli, qui a consacré une biographie à l’industriel. Ses détracteurs soulignent qu’il est spécialiste du XVIIe siècle et, surtout, qu’il est l’époux de l’une des petites-filles de l’industriel. Dans un article publié en avril sur le site louisrenault.com, il accuse Annie Lacroix-Riz d’«erreurs historiques majeures» et affirme que les négociations avec les nazis aux premiers jours de l’Occupation étaient le fait non pas de Louis Renault mais de son neveu par alliance, François Lehideux, le directeur général de l’entreprise, avec qui Louis Renault aurait été en mauvais termes. Il assure également que si Renault a produit des camions et réparé des chars pour les Allemands, il n’a jamais fabriqué de matériel de guerre. Surtout, ces réparations auraient été faites «dans des ateliers réquisitionnés par les Allemands sous la direction de leurs ingénieurs et avec du personnel recruté directement par eux».

Des archives encore inaccessibles

Pour l’historien Patrick Fridenson, directeur d’études à l’EHESS et auteur d’une Histoire des usines Renault, la vérité n’est dans aucune de ces deux positions. «Après les bombardements de mars 1942, les archives de l’entreprise montrent que la direction n’est pas unanime pour reconstruire les usines. C’est Louis Renault qui, en rentrant de ses vacances à Saint-Moritz, décide de le faire», explique-t-il. Un indice du désir dont a fait preuve le constructeur de maintenir la production pour les Allemands malgré les bombardements.

Mais, sur la question des chars, Patrick Fridenson affirme, comme Laurent Dingli, que Renault n’en a pas fabriqué. Surtout, il se garde de tirer des conclusions hâtives sur le degré d’implication personnelle et volontaire de la part de Louis Renault. «Dans l’état actuel des sources, nous n’avons pas les traces des déclarations qui permettraient de savoir dans quelle mesure il a poussé à la roue ou au contraire freiné la production, assure-t-il. Certaines archives privées de Daimler ne sont pas encore accessibles. Et si certaines archives nationales allemandes sont en France, une grosse partie est éparpillée dans le monde entier.»

Un argument qu’Annie Lacroix-Riz juge non recevable. L’historienne reconnaît qu’il faut faire avec les «destructions ou soustractions massives d’archives» auxquelles ont procédé les usines Renault et le Comité d’organisation de l’industrie automobile (COA), créé sous Vichy pour adapter la production aux besoins Allemands. Mais elle affirme avoir surmonté cet obstacle en étudiant une grande quantité d’archives publiques et privées, françaises et allemandes, toutes datant de l’Occupation.

En ce qui concerne la question des chars, «il n’y a qu’à lire les notes des services de renseignements gaullistes de Londres, où la production et la livraison de tanks Renault sont décrites par le menu, affirme-t-elle. Ce n’est pas un hasard si les alliés, qui ont finalement peu bombardé les installations industrielles françaises, ont estimé qu’il était crucial de bombarder quatre fois le site de Renault à Billancourt. Et si le COA, qui discutait avec les services allemands de l’armement en France des bénéfices accordés aux différents constructeurs, a estimé en 1942 que Renault méritait de recevoir un taux de marge “exceptionnel” de 12%, soit 20% de plus que les autres grands constructeurs, c’est parce que les services rendus à la Wehrmacht lui valaient des risques de bombardements particulièrement sévères qu’il fallait donc indemniser…»

Quant au «zèle» dont aurait fait preuve le constructeur pour relancer la production malgré les bombardements, elle montre que «Renault est allé jusqu’à construire des usines souterraines, et ce jusqu’en juillet 1944, c’est-à-dire un mois avant la libération».

Lire l’article sur le site du Figaro.fr

Le Figaro, 11 janvier 2012, “Les héritiers Renault face à leur histoire”

Capture d’écran 2015-12-28 à 11.05.47Les héritiers de Louis Renault face à leur histoire

Les petits-enfants du géant de l’automobile contestent  la nationalisation-sanction des usines de Billancourt en 1945.  Au-delà de cette action judiciaire, ils veulent obtenir une réhabilitation de Louis Renault. Une démarche qui suscite la polémique.

Deux heures de discussion ont passé, sans respect de la chronologie. Front populaire, «char Renault de la victoire» en 1917, Mémoires de Charles de Gaulle, Henry Ford l’Américain en pleine crise de 1929… Soudain, dans ce tourbillon de l’histoire, le…

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Le Monde (avec AFP), Nationalisation sanction : la famille Renault déboutée, 21 novembre 2012

Capture d’écran 2015-12-28 à 20.23.35La cour d’appel de Paris s’est déclarée incompétente mercredi 21 novembre pour donner suite à une action engagée contre l’Etat par les héritiers du constructeur automobile Louis Renault qui demandent réparation pour la nationalisation sanction de la société en 1945.

La cour a refusé de trancher cet épineux dossier, sur lequel le tribunal de grande instance avait refusé de se prononcer en janvier.

Par cette procédure, les petits-enfants de Louis Renault (1877-1944) voulaient contester la validité de l’ordonnance de confiscation du 16 janvier 1945 qui a transformé Renault en régie nationale, alors que le constructeur, mort trois mois plus tôt, avait été accusé de collaboration avec l’Allemagne nazie.

Lire : Renault : une famille contre l’Etat

“Nous allons très probablement déposer un pourvoi en Cassation”, ont déclaré à la presse Maîtres Louis-Marie de Roux et Laurent Schrameck, associés de Me Thierry Lévy, avocat des petits-enfants de l’industriel qui avait été accusé à la Libération de collaboration avec l’Allemagne nazie. Si la Cour de cassation confirme la décision de la Cour d’appel, “alors nous saisirons la juridiction administrative”, ont-ils ajouté.

“C’est un camouflet pour les petits-enfants de Louis Renault, qui ont tenté de présenter leur grand-père comme une victime”, s’est en revanche félicité Michel Certano, ancien dirigeant syndical CGT de Renault et, a-t-il souligné, “fils de résistant”.

“VOIE DE FAIT”

A l’audience, le 18 septembre, l’avocat des héritiers Renault, Me Thierry Lévy, avait estimé que cette confiscation sans indemnisation avait constitué une “voie de fait”, relevant donc des juridictions judiciaires et non administratives. C’est “une théorie totalement impossible”, avait répliqué l’avocat de l’Etat, Me Xavier Normand-Bodard, affirmant que l’ordonnance concernée avait “valeur législative” et que le législateur ne pouvait juridiquement pas commettre une “voie de fait”.

Me Lévy avait par ailleurs contesté la recevabilité de trois associations “intervenantes volontaires” dans la procédure : la CGT-Métallurgie, la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes (FNDIRP) ainsi qu’une association constituée pour s’opposer à l’action en justice des héritiers Renault et à toute “réhabilitation” de l’industriel. Les avocats de ces associations avaient mis en avant la “collaboration notoire” pendant la guerre de la direction des usines Renault.

Lire l’article sur le site du Monde.fr

Le Point, “La famille Renault, la nationalisation en 1945 et les syndicats”, 21 novembre 2012

Capture d’écran 2015-12-28 à 20.16.04La famille Renault, la nationalisation en 1945 et les syndicats

La cour ayant confirmé la décision prononcée en janvier en première instance, “nous allons très probablement déposer un pourvoi en cassation”, déclaraient cette après-midi Mes Louis-Marie de Roux et Laurent Schrameck, associés de Me Thierry Lévy, avocat des petits-enfants de l’industriel qui avait été accusé à la Libération de collaboration avec l’Allemagne nazie. Les petits-enfants de Louis Renault auraient souhaité que la cour transmette au Conseil constitutionnel une “question prioritaire de constitutionnalité” (QPC) contestant la validité de l’ordonnance de confiscation du 16 janvier 1945 ayant transformé Renault en régie nationale.

Bataille judiciaire

À l’audience, le 18 septembre dernier, Me Lévy avait estimé que cette confiscation sans indemnisation avait constitué une “voie de fait”, relevant donc des juridictions judiciaires et non administratives. C’est “une théorie totalement impossible”, avait répliqué l’avocat de l’État, affirmant que l’ordonnance concernée avait “valeur législative” et que le législateur ne pouvait juridiquement pas commettre une “voie de fait”. La cour lui a donné raison et a estimé que cette “notion de voie de fait invoquée par les consorts Renault à l’appui de leur demande” ne pouvait être retenue. Et puisque “les juridictions de l’ordre judiciaire ne peuvent connaître de l’action engagée” par les héritiers Renault, “il n’y a pas lieu de statuer sur (leur) demande de transmission de la QPC”, a-t-elle ajouté.

La mémoire des résistants et des ouvriers

De la même manière, la cour ne s’est pas prononcée sur la recevabilité des “intervenants volontaires”, qui était contestée par les petits-enfants Renault. Les avocats de ces associations avaient mis en avant à l’audience la “collaboration notoire” pendant la guerre de la direction des usines Renault, dont “la quasi-totalité de la production” était destinée à l’Allemagne.La CGT-Métallurgie est “intervenante volontaire” dans le dossier, de même que la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes (FNDIRP) et une association constituée pour s’opposer à l’action des héritiers Renault, baptisée Esprit de Résistance. “Les véritables victimes étaient les ouvriers de Renault, y compris ceux qui ont été fusillés par les nazis au mont Valérien”, a appuyé Marc Lacroix, président de cette association.

Quant à se demander si les “métallos” avaient leur mot à dire dans la procédure, Me Jean-Paul Teissonnière, avocat de la CGT, avait rappelé que “la reddition du commandant allemand de la place de Paris, le général Von Choltitz”, avait été “remise entre les mains du général Leclerc et du résistant Henri Tanguy, dit Rol-Tanguy, qui était ouvrier métallurgiste chez Renault”. Pour en savoir plus, nous vous recommandons la lecture, contradictoire, du dossier de l’historienne Annie Lacroix-Riz, professeur à Paris VII-Denis Diderot, ainsi que de l’article de nos confrères du Monde, Pascale Robert-Diard et Thomas Wieder, paru le 12 mai 2012. À compléter par les articles d’Historia sur Louis Renault.

Lire l’article sur le site du Point.fr

 

Le Télégramme, 12 janvier 2012, “Affaire Renault. Le tribunal se déclare incompétent”, par René Pérez

Capture d’écran 2015-12-28 à 16.15.09Affaire Renault. Le tribunal se déclare incompétent

Hier, le tribunal de grande instance de Paris s’est déclaré incompétent pour recevoir la plainte des héritiers de Louis Renault, qui contestent la nationalisation de 1945. La défense va faire appel.

La campagne de réhabilitation, lancée par les héritiers du constructeur automobile Louis Renault, a connu son premier épisode judiciaire, hier. Saisi d’une plainte contre l’État, le tribunal de grande instance de Paris s’est déclaré incompétent en invitant les plaignants «à mieux se pourvoir », autrement dit à choisir la voie d’une juridiction administrative. La défense, déboutée, va faire appel, considérant que l’ordonnance de 1945 nationalisant les usines Renault constitue «une voie de fait» dont peut se saisir une juridiction de l’ordre judiciaire.

Valeur législative ou acte administratif ?

La différence d’appréciation entre les juges et la défense porte sur la nature de l’ordonnance prise en 1945 par le gouvernement provisoire du général de Gaulle. Pour les héritiers du constructeur, il ne s’agit que d’un acte administratif qui n’a jamais été ratifié par l’Assemblée nationale et constitue une voie de fait. Selon eux, s’il s’agit d’une nationalisation, elle aurait dû donner lieu à indemnisation ; s’il s’agit d’une confiscation, elle devait résulter d’une décision de justice. Le tribunal de Paris considère, au contraire, que le conseil d’État, en 1961, a rendu un arrêt stipulant que l’ordonnance de 1945 a «valeur législative» et qu’en conséquence, elle ne peut être remise en cause devant une juridiction de l’ordre judiciaire.

«Une longue procédure»

Selon l’avocat de la défense, MeSchrameck, le Conseil d’État n’avait d’autre alternative, en 1961, que de donner «valeur législative» à l’ordonnance de 1945, «qui s’était autoproclamée législative». Depuis lors, la révision constitutionnelle de 2010 instituant la Question préalable de constitutionnalité a ouvert une voie, qui, selon lui, relativise la portée de l’arrêt du Conseil d’État de 1961 et ouvre la possibilité de contester la nature de l’ordonnance de 1945, y compris devant une juridiction de l’ordre judicaire. C’est sur ce fondement que la défense va faire appel, en se réservant la possibilité ultérieure de choisir la voie d’une juridiction administrative. «On savait, dès le départ, qu’on s’engageait dans une longue procédure, sur plusieurs années », indiquait, hier, MeSchrameck. De son côté, la Crozonnaise Hélène Renault-Dingli, qui mène cette campagne de réhabilitation très médiatisée par les polémiques qu’elle suscite, se disait sereine : «Ce premier jugement ne porte que sur la compétence du tribunal. Nous allons utiliser toutes les voies de recours pour que notre action aboutisse un jour.»

  • René Perez

Les Echos, 12 janvier 2012, En vue, “Louis Renault”

Capture d’écran 2015-12-28 à 19.34.46Louis Renault

Louis Renault ne bénéficiera pas de la réhabilitation judiciaire que ses héritiers ont tenté d’obtenir, près de soixante-dix ans après la mort du fondateur de la firme au losange, en demandant réparation pour la nationalisation-sanction de l’entreprise, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Aphasique, miné par des crises d’urémie, malade mentalement, ce patron de choc, bien qu’il ne soit plus à cette époque que l’ombre de lui-même, fut particulièrement visé par la CGT de l’après-guerre, qui en avait fait le symbole du patronat collaborationniste. Aujourd’hui, l’intensité de son engagement auprès de l’occupant est discutée, mais ce chef d’entreprise au tempérament ombrageux et aux formidables colères a sans doute aussi payé ses méthodes autoritaristes et son mauvais entourage. Sa seconde femme, Christiane, belle et mondaine fille d’un notaire, affichait ouvertement ses sympathies d’extrême droite. Elle vécut une passion tumultueuse avec Drieu La Rochelle, qui en fit l’héroïne de son roman « Beloukia ». Un peu injustement, on porta aussi au débit de l’industriel ses trois rencontres avec Hitler, qui toutes s’étaient faites dans le cadre de Salons de l’auto dans le Berlin des années 1930. Du coup, on en a oublié les talents d’innovateur de ce fou de mécanique, qui créa sa première « voiturette » en 1898, à l’âge de vingt et un ans, et conçut encore, en pleine guerre, et malgré son état d’épuisement, ce qui allait devenir la 4CV. C’est cet héritage-là qu’il vaudrait mieux revendiquer (lire page 20).

Voir Caricature de Louis Renault © Morchoisne pour Les Echos

TéléObs, “Spécial investigation” : Le Mystère Renault sous l’occupation”, par Sylvie Véran,le 17 décembre 2012

“Spécial investigation” : Le Mystère Renault sous l’occupation

renault_hitlerCe soir à 22h40 sur Canal+

Le constructeur d’automobiles Louis Renault a-t-il été accusé à tort de collaboration active avec les Allemands ? Plus de soixante ans après, ses petits-enfants en sont persuadés. Fin 2011, ils attaquaient l’Etat pour contester la légalité de la nationalisation-sanction de l’entreprise Renault, en 1945, pour faits de collaboration avec l’ennemi. Des opposants à cette procédure, parmi lesquels la CGT métallurgie et une fédération de déportés, s’étaient portés partie civile. La cour d’appel de Paris s’étant déclarée incompétente, la famille a été déboutée de sa demande d’indemnisation. L’affaire devrait aller en cassation. Si les héritiers du fondateur de la marque au losange obtiennent un jour gain de cause, l’Etat devra leur verser une somme colossale. Les Renault ont déjà un bel héritage. Derrière cette bataille juridique se cache donc un autre combat : la réhabilitation de l’aïeul devenu le symbole du patron collabo.

La thèse de la coopération zélée Arrêté au lendemain de la Libération de Paris, celui-ci est jeté en prison pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Il y meurt, deux mois plus tard, sans avoir été jugé. Fondateur avec son frère de l’entreprise de Boulogne Billancourt, en 1898, Louis Renault l’avait tellement développée que, dans les années 1930, l’usine employait 30 000 ouvriers. En 1940, Renault, comme toute entreprise industrielle, est contrainte à travailler pour les Allemands. Avec l’interdiction de Vichy de produire du matériel de guerre offensif. Le constructeur doit se limiter à fabriquer des pièces détachées et à réparer les véhicules de la Wehrmacht.

En tête des farouches partisans de la thèse de la coopération zélée de Louis Renault avec les nazis se trouve une historienne, Annie Lacroix-Riz, spécialiste de la collaboration économique durant la Seconde Guerre mondiale, et membre du parti communiste. Celle-ci affirme que Renault construisait des tanks neufs pour l’occupant… d’où les bombardements massifs par les avions britanniques, en 1942 et 1943, de l’usine de Billancourt. Madame Lacroix-Riz produit par ailleurs des photographies du constructeur avec Hitler, attestant, d’après elle, la proximité des deux hommes. L’une date de 1936 et d’un entretien commun dans la capitale allemande, l’autre a été prise en 1939, soit également avant le début du conflit, lors d’une visite protocolaire du Führer au stand Renault du Salon automobile de Berlin.

Rien de vraiment probant. Pas plus que les documents des archives de la Préfecture de police de Paris détaillant les arrestations par la Gestapo d’ouvriers communistes travaillant chez Renault. Pour l’historienne, ces hommes ont été dénoncés par l’entreprise. Aucune trace d’une quelconque délation n’a pourtant été découverte.

Le regard des historiens L’historien Laurent Dingly est lui aussi partie prenante dans cette affaire puisqu’il a épousé Hélène Renault, l’une des petites-filles de Louis. Il est l’auteur d’une biographie très honnête du constructeur automobile. Selon lui, Renault n’a jamais fabriqué de matériel de guerre. Certes, des réparations de véhicules étaient bien effectuées à Billancourt. Mais dans des bâtiments réquisitionnés par les nazis, et placés sous la tutelle du constructeur allemand Daimler-Benz.

Dans ce passionnant document, diffusé après un sujet sur les trains français de la mort, un ouvrier de Renault, au temps de la guerre, confirme que le constructeur ne produisait pas de chars d’assaut. Les chaînes de montage des voitures Renault n’étant pas équipées pour ce type de véhicule.

D’autres historiens et non des moindres, tel Henry Rousso, directeur de recherches au CNRS, s’étonnent, comme l’avocat de la famille Renault, Thierry Lévy, que le constructeur automobile ait été le seul patron à subir, à la Libération, une si grave sanction. « Aucune autre entreprise n’a fait l’objet d’un tel traitement, même parmi celles dont les dirigeants ont été condamnés par la justice pour des faits de collaboration », a plaidé Me Lévy.

Alors pourquoi cet hallali ? La raison remonte peut-être aux années 1930, théâtre de violents affrontements entre ouvriers et grands patrons. En première ligne des revendicateurs : les syndicalistes communistes de la CGT. Chez Renault, ils affrontent un patron implacable. En 1936, deux tiers de ses salariés sont syndiqués. L’entreprise devient le bastion du parti communiste. Au cours des grandes grèves de la fin 1938, Louis Renault prend sa revanche. Il licencie 1 800 personnes dont tous les délégués et les cadres de la CGT. En 1944, lorsque le général de Gaulle forme le gouvernement provisoire de la République française, les communistes figurent en bonne place. Et si l’arrestation et la spoliation du constructeur tenaient, tout simplement, à une vengeance ?

Sylvie Véran

Voir l’article sur le site du TéléObs.

The New-York Times, January 11, 2012, “Paris Court Refuses Challenge by Renault Heirs”, by David Jolly

Capture d’écran 2015-12-28 à 10.19.10Paris Court Refuses Challenge by Renault Heirs

By DAVID JOLLY

Published: January 11, 2012

PARIS — The grandchildren of the founder of the French automaker Renault were stymied Wednesday in a bid to overturn the post-World War II nationalization of the car company, when a French court said it lacked jurisdiction to hear their claims.

Louis-Marie de Roux, a lawyer representing the Renault family, said the Tribunal de Grande Instance de Paris had ruled that it was not the competent authority to hear the case, and that it should instead be heard by an administrative court.

“This was a procedural decision,” Mr. de Roux said, adding: “It is very probable that the family will appeal in the coming weeks.”

Louis Renault was one of the leading industrialists of his time, applying techniques learned from Henry Ford to build his car company into one of Europe’s largest. But when France was overrun by the German Army in 1940, the company ended up as a supplier to Hitler’s war machine.

The automaker’s heirs, who say their grandfather had no choice but to go along with the Germans, are seeking to take advantage of a law introduced in 2010 that allows individuals to challenge the constitutionality of government actions in the courts. While they said they were seeking a restoration of the family’s honor, rather than financial gain, a lawyer representing them said last year that they stood to win damages from the state of more than €100 million, or $127 million, if they could successfully sue.

Mr. Renault was imprisoned as a collaborator after Paris was liberated and died in prison on Oct. 24, 1944; the circumstances are disputed. Gen. Charles de Gaulle’s provisional government nationalized Renault on Jan. 16, 1945, without having ever convicted Mr. Renault or the company of any crime, and no compensation was paid. The family argues that made the confiscation unconstitutional.

Renault S.A., the automaker, is not a party to the case. Today, it is held mainly by private investors, though the state retains a 15 percent stake.

A version of this article appeared in print on January 12, 2012, in The International Herald Tribune.

Lien vers l’article du New-York Times/International Herald Tribune.

 

L’élimination de François Lehideux des usines Renault, juillet 1940

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “L’élimination de François Lehideux des usines Renault, juillet 1940”, louisrenault.com, février 2012. Dernière mise à jour 28 février 2012.

Source : documents aimablement communiqués par Madame Barbara Gallant – Archives privées Guillelmon

Présentation des documents

Nous publions aujourd’hui des documents exceptionnels. Il s’agit en effet de deux notes inédites de Louis Renault consacrées aux différends qui l’opposèrent à son neveu par alliance François Lehideux depuis le milieu des années trente jusqu’à leur brouille définitive intervenue au cours de l’été 1940. C’est grâce à l’amabilité et aux recherches dans les papiers de famille de Madame Barbara Gallant, fille de Marcel Guillelmon et petite-fille de Samuel Guillelmon, proches collaborateurs de Louis Renault, que nous pouvons aujourd’hui rendre publiques ces pièces d’une importance capitale. Importantes, elles le sont à plus d’un titre. Tout d’abord, parce qu’elles font définitivement litière de la légende colportée pendant près de soixante ans par François Lehideux, légende suivant laquelle il aurait volontairement quitté les usines Renault suite au désaccord survenu avec son oncle par alliance au sujet de la réparation des chars pour les Allemands et de la mensualisation de la maîtrise (juillet-août 1940). Ces affirmations, étrangement acceptées sans examen par l’extrême majorité de mes confrères, permirent à l’ancien ministre du maréchal Pétain de se forger à bon compte une image de patron social et de « résistant » ; ainsi s’opposait-il au vieil industriel gâteux dont les idées auraient été rétrogrades au plan social et suspectes au plan patriotique. Dans ma biographie, publiée en 2000, j’ai en grande partie démonté cette légende. En m’appuyant essentiellement sur les archives nationales, j’ai en effet prouvé que François Lehideux et ses hommes de foi – Jean Bonnefon-Craponne et Georges Chassagne – avaient lancé une rumeur et inspiré une motion de défiance contre Louis Renault au début de l’occupation allemande ; j’ai montré que François Lehideux était parvenu à convaincre l’ambassadeur Léon Noël et surtout Alexandre Parodi, futur résistant et ministre du général de Gaulle, de la culpabilité de Louis Renault : accusations dont le lecteur peut facilement mesurer les conséquences à l’heure de la Libération du territoire ; j’ai enfin prouvé que, loin de partir de son plein gré, François Lehideux et ses proches collaborateurs avaient été congédiés « brutalement » par Louis Renault au cours de l’été 1940.

Les nouveaux documents que je publie aujourd’hui permettent d’aller plus loin encore. Ils prouvent en effet, non seulement que Louis Renault voulait ôter à François Lehideux la plupart de ses responsabilités dès l’été 1939 – comme je l’avais suggéré il y a douze ans, mais surtout qu’il avait décidé de lui retirer tout poste de direction dès le 22 juillet 1940, soit la veille même de son retour à Paris. Ce n’est donc pas seulement en raison de l’affaire des chars et de la mensualisation de la maîtrise que François Lehideux, son adjoint Bonnefon-Craponne et son secrétaire Armand, furent renvoyés des usines Renault, mais parce que Louis Renault avait tout simplement décidé de se débarrasser de François Lehideux. En dévoilant l’ultime complot de Lehideux, les incidents d’août 1940 ne firent que précipiter et exacerber le conflit entre les deux hommes. Les origines de cette rupture sont clairement expliquées dans les deux notes inédites de Louis Renault extraites des papiers Guillelmon : la première datée du 22 juillet 1940 et la seconde, de juillet 1940, adressée directement à François Lehideux (probablement le même jour), les deux textes étant paraphés BL (Blanche Latour, l’une des secrétaires personnelles de Louis Renault). Le constructeur y met en cause l’incapacité de François Lehideux à assumer les responsabilités croissantes qui lui ont été confiées depuis son entrée à l’usine (1930), son manque d’assiduité, sa désinvolture, les erreurs dans ses choix industriels, les résultats désastreux de sa gestion financière… Les mots de Louis Renault sont sincères, tranchants, sans concession : « A mon point de vue, vous êtes incapable de diriger l’affaire ; vous n’êtes jamais précis ; vos décisions sont lentes et souvent vous n’en prenez pas ». Louis Renault fustige ailleurs l’arrogance et le manque d’humilité du jeune patron de 36 ans (1940) qui se considère depuis quelques années déjà comme le véritable dirigeant de l’entreprise, ne prenant même plus la peine d’informer le fondateur de ses décisions (Louis Renault est alors un homme d’expérience âgé de 63 ans). Toutes les causes de conflits entre l‘oncle et le neveu sont énumérées : la volonté de Louis Renault d’augmenter les prix de vente afin de compenser tant bien que mal l’explosion des prix de revient ; la création de départements autonomes ; la diversification des fabrications ; les oeuvres sociales sur lesquelles, malheureusement, le constructeur ne s’étend guère ; enfin la mission aux Etats-Unis où Louis Renault s’est rendu à contrecœur, croyant être plus utile à Billancourt et imaginant, sans doute à tort, être la victime d’une manœuvre du contrôleur de l’Armement, Charles Rochette… Quoi qu’il en soit, c’est probablement en raison des manigances de François Lehideux – celles-ci étant avérées – que Louis Renault voulut accélérer son retour à Paris au début de l’Occupation allemande. A la lumière de tout ce que nous savons désormais, nous pouvons comprendre son inquiétude, François Lehideux ayant pris l’initiative (avec Pierre Laval) de faire rouvrir les usines de la région parisienne au moment même où Louis Renault se trouvait à l’étranger. Nous montrerons d’ailleurs dans un autre document inédit des papiers Guillelmon que ce n’est pas François Lehideux qui souhaitait retarder le retour de Renault en zone occupée, mais bien René de Peyrecave.

Essayons de résumer l’évolution de ce conflit : Profondément déçu par l’attitude et le travail de François Lehideux, Louis Renault décide dès l’été 1939 de borner les nombreuses responsabilités de son neveu par alliance aux seules questions financières. Contrarié dans ses ambitions, François Lehideux organise sa revanche alors qu’il est mobilisé en Lorraine ; quand il est finalement affecté au ministère de l’Armement à la demande de René de Peyrecave, puis désigné comme contrôleur des usines de son oncle par le ministre Raoul Dautry, il continue de propager des rumeurs suivant lesquelles Louis Renault ne travaillerait pas suffisamment pour la Défense nationale : il prétend en effet avoir reçu aux armées des lettres de collaborateurs mécontents que personne n’a jamais vues et ne verra jamais ; un rapport de police se fait l’écho de ces allégations, précisant comme par hasard, que François Lehideux serait le plus apte à remplacer le patron de Billancourt, accusé (déjà) de ne plus jouir de toutes ses facultés intellectuelles [1].

Le scénario se répète presque à l’identique au début de l’occupation allemande. Louis Renault a décidé d’aller encore plus loin en ôtant à François Lehideux toutes ses fonctions de direction (à l’exception de son siège au conseil d’administration, sans doute par égard pour sa nièce Françoise). Même cause, même effet : la réaction du neveu par alliance ne se fait pas attendre. A peine Louis Renault est-il entré à Paris que François Lehideux fait courir une nouvelle rumeur suivant laquelle le constructeur aurait accepté de réparer des chars pour les Allemands et souhaiterait profiter de l’occupation pour revenir sur certains acquis sociaux. Cette fois, Louis Renault n’est pas dupe et son neveu est définitivement renvoyé de l’usine, ce qui lui permettra de faire carrière à Vichy. François Lehideux emportera toutefois la dernière manche de ce bras de fer. En effet, toutes les manœuvres de cet homme aux ambitions contrariées, qui souhaitait par ailleurs se disculper du rôle trouble qu’il avait joué pendant la guerre, pesèrent très lourd dans les accusations portées contre Louis Renault à la Libération.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “L’élimination de François Lehideux des usines Renault, juillet 1940”, louisrenault.com, février 2012. Dernière mise à jour 28 février 2012.

[1]. La thèse sera reprise après la Libération par Alexandre Parodi, le résistant se faisant l’avocat inespéré de l’ancien ministre du maréchal Pétain…

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