Jean Guillelmon

Témoignage recueilli par Gilbert Hatry

 

Louis Renault résolvait les problèmes qui se présentaient à lui avec une célérité et une pertinence telles qu’il trouvait en général superflu de recourir aux avis des tiers.

Voici un petit fait qui illustre son comportement en la matière :

Il examine, un certain jour, dans son bureau, avec son neveu Henri Lefebvre-Pontalis (un héros de la guerre 1914-1918 surnommé Kiki) et moi-même, diverses questions concernant la filiale Renault espagnole.

Au cours de cet entretien, Kiki s’exclame : « J’ai une idée ».

Alors Louis Renault d’un ton sec : « Vous n’avez qu’une idée, moi j’en ai trente : taisez-vous ».

Il lui arrivait cependant parfois de retenir une suggestion qui lui était présentée, tout en refusant d’admettre qu’elle ne venait pas de lui.

C’est ainsi qu’un jour mon père se trouvant seul avec Louis Renault, dans le bureau de ce dernier, lui expose l’opportunité de prendre à son avis certaines dispositions, suggestion que Louis Renault rejette aussitôt.

L’entretien avec mon père une fois terminée, Louis Renault, comme il en avait l’habitude dans des circonstances semblables, fait appeler d’autres collaborateurs, sans libérer son interlocuteur précédent.

Il avait en effet horreur d’être seul ; même quand il réfléchissait, il le faisait à haute voix et il lui fallait un auditoire.

Après que divers sujets eurent été passé en revue, Louis Renault expose et adopte le programme antérieurement suggéré par mon père, mais en le faisant sien.

La répulsion qu’il éprouvait à retenir les conseils d’autrui se manifestait également quant à l’adoption de procédés brevetés par d’autres que lui-même ; il s’ingéniait alors à trouver des solutions différentes et, s’il n’y parvenait pas, il préférait se passer des avantages que les brevets en question pouvaient présenter.

Comme sur le plan technique, son ambition était, dans le domaine commercial, à l’échelle de ses dons exceptionnels.

Sur tous les marchés où la concurrence pouvait s’exercer librement, il n’admettait pas que ses fabrications n’occupent pas l’un des tout premiers rangs ; il s’attachait avec une insistance particulière à ce qu’il en fût ainsi quand il s’agissait des lieux qu’il avait lui-même visités et surtout si c’étaient des lieux au charme desquels il avait été sensible.

Il était alors disposé à y engager des efforts financiers hors de proportion avec les résultats qui pouvaient être escomptés.

Les dispositions très onéreuses prises sur ses instructions pour forcer les ventes au Caire et à Séville en sont des exemples.

Un cas particulièrement frappant, sans que cette fois le charme des lieux entre en jeu, est celui de Villedieu-les-Poêles (dans le département de la Manche).

Les succursales Renault étaient, en France, toutes installées dans des villes importantes, à la seule exceptions de la succursale de Villedieu-les-Poêles. A quoi attribuer cette stupéfiante anomalie ?

C’est que Louis Renault, en se rendant souvent à sa résidence des îles Chausey, traversait ce petit bourg ; or, l’agence Renault y était d’une médiocrité qui reflétait d’ailleurs celle du débouché local.

Ne pouvant se résigner à voir le losange Renault fixé sur une installation qu’il jugeait aussi peu digne de le porter, Louis Renault fit ouvrir une succursale sur place.

L’évocation des îles Chausey me rappelle un fait, infime en lui-même, mais révélateur de l’énergie et de la ténacité avec lesquelles Louis Renault s’attachait à atteindre le but qu’il s’était fixé, que le résultat poursuivi eut une importance capitale ou, au contraire, comme dans le cas auquel je me réfère ici, insignifiante.

Le fait en question a pour cadre la vieille forteresse de Chausey qui, notons-le en passant, avait été décorée par M. et Mme Louis Renault, avec ce mélange de raffinement et de sobriété qui caractérisait leurs différentes résidences.

Nous y avions été invités vers 1930, à l’occasion d’un pont qui coïncidait avec les grandes marées d’équinoxe ; l’écart entre la marée haute et la marée basse aurait été, disait-on, aux îles Chausey, de l’ordre de 18 mètres à ce moment-là de l’année.

Après une matinée de pêche miraculeuse à marée basse, Louis Renault fait dire à sa femme de se mettre à table sans lui, malgré la présence d’un ambassadeur parmi les invités.

Vers le milieu du repas, Louis Renault, accompagné d’un mécanicien, pénètre dans la salle à manger, en vêtement d’atelier et avec des outils à la main.

Il soulève le bord de la nappe et, avec son aide, plonge à quatre pattes sous la table, une table de vastes dimensions.

Il s’agit de localiser un court-circuit dont pourrait être responsable une commande de sonnerie située sous la table.

Au bout d’un quart d’heure environ, tous deux sortent de dessous la table et poursuivent ailleurs leurs recherches, sans qu’il puisse être question de les interrompre pour déjeuner avant que l’origine du court-circuit ait été décelée.

Un autre exemple de la débordante énergie que Louis Renault déployait même dans sa vie privée est l’incident suivant dont mon frère avait été témoin.

L’activité en question est cette fois sportive et l’incident relaté a pour théâtre Saint-Moritz, en hiver, vers 1925, époque où il n’y avait pas encore de remontées mécaniques.

Après une éreintante journée passée sur les skis, un traîneau vient chercher Louis Renault et ses compagnons de sport pour les amener à l’hôtel situé à quelques kilomètres en aval.

Tous s’effondrant béatement sur les sièges du traîneau, à l’exception de Louis Renault qui, disposant encore d’un excédent de potentiel physique, suit le traîneau, en courant sur la neige glacée.

C’est avec un égal acharnement qu’il pratiquait tous les sports : chasse, natation, aviron, voile, etc., mais, bien entendu, il accordait toujours et de très loin la priorité à ses activités professionnelles auxquelles il se livrait avec une véritable passion.

Il semblait avoir pour devise : « Marche ou crève » et, bien après 60 ans, il était resté effectivement increvable.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.