Jean Hubert – 2ème partie

Le tournant

Sept années passèrent ainsi, marquées de rares aperçus et de fréquents échos de Louis Renault.
Noterai-je pour mémoire le souvenir d’un déjeuner sous une tente installée dans la cour, qui réunissait cent à deux cents convives autour d’un Louis Renault qui venait de recevoir une très haute promotion dans la Légion d’honneur. L’art oratoire n’était pas son point fort, mais ce qu’il avait dit était très direct. Car si Louis Renault parlait mal, il parlait beaucoup et il parlait beaucoup parce qu’il voulait convaincre.
Ainsi serait le Louis Renault “tel que je l’aurais connu” si ma carrière à Billancourt s’était terminée en 1936.
J’avais, en 1935, changé de chef. Samuel Guillelmon, se retirant sous sa tente, cédait son fauteuil d’administrateur-délégué à François Lehideux, de trente ans plus jeune, ardent, aspirant à “prendre le manche”. Avec lui apparaissait une nouvelle génération, celle qu’on pourrait dire de l’après-Première guerre. Mon âge me plaçait à mi-chemin, en bonne position pour voir les différences. Malgré ce changement de chef direct et à travers les secousses des événements de 1936, je continuais à cheminer sur la piste qu’à défaut de directives je m’étais tracée. Constatant que l’ancien et le nouvel administrateur semblaient apprécier ce que j’entreprenais et satisfait de cette activité immédiate, mon heureuse nature m’évitait de m’inquiéter de l’horizon lointain complétement noyé dans le brouillard. J’en étais là quand, un matin de 1937, on me fit savoir que M. Renault me demandait de venir travailler près de lui : rien de moins, rien de plus. Je savais qu’un tel poste avait, dans le passé, été tenu par d’autres, dont le dernier était Pierre Lorrain. Mais celui-ci n’y était pas resté longtemps et, sans perdre l’estime de Louis Renault, il était maintenant chargé d’une direction technique. Depuis plusieurs années, Louis Renault n’était donc assisté que de sa fidèle Mlle Maille.
Bien entendu, c’était à prendre ou à laisser. “Et si ça ne va pas ?” disait un jour le général de Lattre à un jeune commandant des transmissions de son état-major dont il exigeait, impérativement et sans délai, une acrobatie technique, et qui ne pouvait lui promettre le succès. “Si ça ne va pas ? Alors, mon général, je ferai ma valise”. Je jetai donc, moi aussi, un regard vers ma valise, mais je crois que le sentiment le plus fort était la curiosité. Quand on s’est promené sept ans sur les flancs d’un volcan, qu’on a vu ses activités, le rougeoiement de ses flammes intermittentes et qu’on a senti la chaleur de certaines coulées de lave, on ne peut qu’être curieux, quand la latitude vous est offerte, d’aller jusqu’au bord du cratère.
Les risques de cette ascension étaient d’ailleurs fortement réduits par l’expérience lentement acquise. Entrant pour la seconde fois dans le bureau de Louis Renault, je n’étais plus le parachuté de juillet 1929. Samuel Guillelmon m’avait dit : “Allez, voyez, apprenez, con¬naissez les hommes et qu’ils vous connaissent”. La leçon était bonne.
L’inconnu n’était plus “la grande boîte” qui était derrière moi, mais à nouveau l’homme qui était devant moi et que j’allais peut-être connaître sous un jour très différent de celui que j’avais imaginé.
Eh bien, non ! Il m’est aujourd’hui possible de comparer les quelques “flashes” collectionnés en sept ans et le film enregistré en continu durant sept autres années. L’image que j’avais bâtie au travers de ces “flashes” s’ajuste très aisément avec celles bien plus nombreuses, mais pas plus saisissantes, que m’a laissées le film. Je vois là un signe d’authenticité. Mais une autre conclusion se dégage. J’ai déjà dit l’extraordinaire présence invisible de Louis Renault parmi tout son personnel. Ma carrière en deux actes si tranchés me permet de dire que le Louis Renault “vu de loin” était bien celui qu’on voyait “de près”. Aussi les vieux ouvriers de Louis Renault qu’on pourrait encore interroger et qui ont beaucoup plus entendu parler de lui qu’ils ne l’ont approché ont-ils finalement une “bonne” image de leur si lointain et si proche patron.
Louis Renault organisait sa vie aussi méthodiquement que son tempérament le lui permettait. A son domicile, il passait une bonne heure le matin à régler ses affaires personnelles et il n’en négligeait aucune et pouvait, ainsi, arrivant à l’usine, se donner complétement à ses activités professionnelles. Malgré tout, sa forme d’esprit le conduisait à tourner en rond autour de quelques sujets difficiles ou problèmes qu’il entendait régler. Objectifs peu nombreux, cinq à dix peut-être, mais présents et jusqu’à être obsédants. J’ai dit qu’une fois réglés, il les évacuait, mais n’arrivant pas à régler tout dans l’immédiat, mûrissant ses décisions, Louis Renault jetait successivement son projecteur sur l’un, puis sur l’autre, et encore un autre de ses soucis, et il fallait un bon entraînement à ses interlocuteurs pour s’apercevoir que le phare avait tourné sans préavis. Il était inévitable que les sujets professionnels continuassent à être suivis dans la vie “hors usines”, cependant que des sujets personnels se glissaient, plus rarement d’ailleurs, dans le bureau de Billancourt. On comprend donc le désir qu’avait Louis Renault de ne pas s’éloigner, à chaque fin de semaine, de ses interlocuteurs habituels. Le dimanche à Herqueville faisait partie de son programme de vie réglé depuis de longues années. Il me fallut mettre en œuvre toutes mes ressources de diplomatie pour résister aux offres d’une installation normande et dominicale à laquelle pas mal d’autres avaient depuis longtemps cédé. Mais je savais qu’une fois là-bas un coup de téléphone m’inviterait à une partie de bateau – à nous les rames -, à l’essai d’un nouveau moteur – à nous les plate-bandes – ou à une tournée des fermes – à nous les tracteurs – pendant lesquels les problèmes de Billancourt réapparaîtraient à l’improviste dans le phare à feux tournants.
J’avais d’autant plus de raisons de ne pas céder aux séductions d’Herqueville qu’un aller et retour sur la presqu’île de Giens m’avait éclairé. Sous le couvert d’une aimable invitation à venir goûter la fraîcheur de l’eau méditerranéenne, j’avais pris le train bleu du vendredi soir d’un torride mois de juin, avec M., Mme et Jean-Louis Renault. Mais ma présence n’était évidemment pas nécessaire à assurer la marche du yacht, ni les bains de soleil de Mme Renault, ni les répétitions de géographie de Jean-Louis ; moi, j’étais là pour “renvoyer la balle” sur “les maîtres-ouvriers”.
Louis Renault avait assez mal digéré les conventions col-lectives de 1936 – non qu’il fût opposé aux classifications et aux normes de salaires, car il en existait depuis plus de trente ans à Billancourt – au cours desquelles de fortes grèves avaient clairement montré à Louis Renault qu’il ne pouvait légiférer seul, sans un certain consensus de personnel intéressé. Mais la convention de la métallurgie de 1936 comportait une disposition que Louis Renault considérait comme néfaste : la mensualisation des chefs d’équipe.
Jusque-là, les chefs d’équipe étaient ouvriers ; tout en travaillant avec leurs équipiers, ils assuraient la distribution du travail, venaient en aide à ceux qui peinaient et contrôlaient la bonne exécution de travail du groupe. En le libérant du travail ouvrier et donc du travail manuel, en affirmant certaines prérogatives du “chef”, la mensualisation amorçait l’évolution de l’ouvrier-chef vers le petit-chef-fonctionnaire, que l’on devait voir un jour ou l’autre, mais très vite, installé dans sa guérite, n’apercevant plus ses ouvriers qu’à travers un panneau vitré couvert de calendriers ou d’affiches de règlement, pendu à son téléphone ou le nez dans ses graphiques. Évidente évolution vers la facilité : Louis Renault la considérait comme une catastrophe aussi bien pour les promus que pour les ouvriers. Mais tout l’entourage de Louis Renault, directeurs, cadres et maîtrise, était encore traumatisé par les événements révolutionnaires de 1936 que, il faut bien le dire, certains avaient vécus de beaucoup plus près que Louis Renault, et pensait que l’heure n’était pas venue de faire des vagues. Louis Renault, une fois de plus, allait seul à contre-courant.
L’idée qu’il mijotait et qui me valait ces deux voyages de nuit encadrant une journée tropicale consistait à laisser courir les chefs d’équipe dans le cadre des dispositions contractuelles, mais à créer une nouvelle catégorie dite “maîtres-ouvriers” aussi bien et au besoin mieux payée que les chefs d’équipe ; ce n’était rien d’autre que les anciens chefs d’équipe-ouvriers. Encore fallait-il essayer sur moi – après d’autres – les arguments les plus convaincants, écarter les objections, souligner les avantages et tout cela sous la forme la plus présentable. Cela valait le voyage !
Disons tout de suite pour la fin du sujet que les maîtres-ouvriers furent très vite ” titularisés” comme chefs d’équipe et que ce que redoutait Louis Renault s’installa à Billancourt comme dans toute l’industrie : une génération de petits-chefs-fonctionnaires. Quarante ans plus tard, on redécouvre la valeur du travail manuel. Un secrétaire d’État est chargé de le “revaloriser”. C’est un ingénieur au corps des Mines. Si des hommes comme Louis Renault avaient été écoutés, voilà une création d’emploi qui n’eût pas été nécessaire.
A quelque chose, voyage est bon. Cette escapade à Giens eut au moins l’agrément de quelques plongeons en eau claire et me permit de voir Louis Renault en chair et en os, je devrais dire en muscles. Je fus surpris par la carrure du torse, pas très large, mais aussi profond que large. J’avais déjà remarqué la démarche, la souplesse de l’homme en veston bleu marine, longeant les couloirs de l’usine ; j’admirais donc sans surprise un excellent nageur. Pour des raisons dont je ne me souviens pas, le mécanicien du bateau n’était pas à notre arrivée au petit matin et, dès le premier bain de mer, Louis Renault avait enfilé un survêtement de chauffe pour descendre au moteur du bateau. Le diesel démarre, mais tourne mal. Pourquoi ? peu importe. L’essentiel est que j’allais assister à une sorte de récital du parfait mécanicien ; pendant que j’étais respectueusement penché sur l’écoutille, Louis Renault, armé de clés, démontait, remontait, pestait contre le mécanicien taxé d’incompétence. J’avais abandonné ce spectacle pour des vues plus agréables quand Louis Renault sortit de son trou, la chevelure en bataille, le survêtement trempé de sueur. C’est le moment où le mécanicien accourait, tout penaud et Louis Renault, riant et glorieux, lui allongeait une terrible bourrade : “Je l’ai fait tourner, votre moteur ! mettez en route !”
Là-dessus, on partit vers Port-Cros, dont j’eusse aimé la solitude. Hélas ! les maîtres-ouvriers étaient au rendez-vous et ils réapparurent plusieurs fois – jusqu’au départ nocturne de mon train de retour.

— II —

En dévidant ainsi l’enchevêtrement des souvenirs, j’en trouverais d’autres encore, capables pour quelques instants de faire revivre Louis Renault. Mais des mois et des années auprès d’un homme aussi expressif laissent autre chose que des anecdotes. Jour par jour, en le voyant réagir au contact des événements et, plus encore, en le voyant agir sur d’autres hommes, des traits se dégagent, assez réguliers, assez permanents, pour qu’on puisse les considérer comme les éléments caractéristiques d’une figure. Sans doute, cette reconstitution comporte-t-elle le danger d’une intervention personnelle qui la rend subjective et conduit-elle à un jugement critiquable. Je ne puis éviter ce risque.
Mais c’est Louis Renault qui disait à ses collaborateurs : “Avant de faire une course ou un parcours, regardez bien la carte les obstacles, les virages et passages difficiles y sont marqués, mais ils n’y sont pas tous ; il y en a d’autres, nouveaux, éventuels, qui vous surprendront à l’improviste et qu’il vous faudra éviter ; alors, ne cherchez pas à tout prévoir. A trop attendre, vous partirez trop tard et vous arriverez encore plus tard. Partez et veillez au grain”.
Et il abritait ses conseils de risque à demi-calculé et accepté tel quel derrière l’autorité de Foch, qu’il admirait beaucoup : “Foch me disait bien qu’avant d’engager une bataille, il prenait conseil de ses généraux et recevait autant de conseils et d’avis divergents qu’il avait d’interlocuteurs et il me disait (c’est Louis Renault qui raconte) : “Si je les avais écoutés, je n’aurais jamais livré bataille”.
Alors partons
Si on ne me laissait que quatre mots pour rassembler Louis Renault, tel que je l’ai connu, ceux qui viendraient sous ma plume seraient : mesure, équilibre, ténacité, vitalité.
La vie de Louis Renault me paraît s’inscrire entre ces quatre points cardinaux. N’ayant aucune foi en l’astrologie, j’incline plus prosaïquement à rester au niveau des ascendances terrestres. Je connais mal celles de Louis Renault et n’en veux retenir que ce qu’il en laissait entendre. Il parlait rarement de sa mère, mais toujours avec vénération ; plus souvent de son père, en qui il évoquait beaucoup plus volontiers “l’industriel”, fabricant-estampeur de boutons, que le “négociant” en tissus de la place des Victoires.. Louis Renault avait plus appris à l’atelier qu’au magasin. Mais au-delà de cette bourgeoisie commerçante solidement installée dans la vie de la capitale et qui, il y a cent ans, éprouvait déjà le besoin de quitter les pavés de la place de Laborde pour atteler et rouler vers “la résidence secondaire” et les ombrages de Billancourt, se profilaient d’autres générations dont Louis Renault parlait peu sauf pour évoquer des origines angevines ou tourangelles, auxquelles j’aurais volontiers ajouté quelques gouttes de sang normand.
Anjou, Touraine, le Poitou au sud, la Normandie au nord, provinces clés de la France, pays de Loire, terres de mesure et d’équilibre. Peut-être, dans le passé, à quelques générations de Louis Renault, y eut-il d’autres hommes, plus proches de la terre que lui, mais comme lui, durs et noueux, au torse carré et aux articulations souples, toujours prêts à la détente, levés tôt et travaillant jusqu’à la nuit : Louis Renault, comme eux, était un homme du terroir. Un homme de terroir, dur et sensible.
Fortement lié à la terre, soumis aux variations capricieuses de la nature et du climat, l’homme de la terre tient en lui une force que certains prennent pour de la résignation ; ce n’est que mesure et prise de conscience des réalités. Sachant que des forces supérieures aux siennes peuvent constamment l’atteindre, il semble rester impassible lorsqu’il est victime ou malmené dans son entreprise. Ses réactions n’en sont pas moins profondes.
Créateur d’entreprise, Louis Renault connaît dans sa vie de durs moments. C’est une lutte sans fin. Il reçoit des coups, il les accuse à peine. Plus nerveux que lui, ses collaborateurs réagissent et comprennent mal son apparent manque d’amour-propre. “Il a une peau de crocodile”, disent certains. Mais ceux qui le connaissent bien savent que les coups portent et seront difficilement oubliés.
L’homme du terroir sait rester à sa place. Contrairement à l’image trop facile que chacun peut se faire d’un homme qui a réussi dans ses entreprises, puissant, orgueilleux et au besoin méprisant, Louis Renault, homme de mesure, connaît parfaitement ses limites ; homme d’équilibre, il se retient de les franchir. Il admet sans peine les hiérarchies qui s’établissent dans les communautés et si dans son métier de constructeur il est plein d’ambition, c’est encore plus sous la poussée d’une émulation interne, du besoin de se dépasser que de celui de vaincre et d’abattre des concurrents, sur la compétition desquels il compte beaucoup pour l’empêcher de s’endormir.
Au fond, c’est un modeste. Comme l’homme de la terre, sans aucun complexe d’infériorité, respecte ces Messieurs de la ville, son notaire, son banquier ou son député, Louis Renault reste “petit” devant des hommes qu’il estime plus “grands” que lui. En dépit d’une ascension qui a fait de lui très rapidement, à moins de trente ans, un des plus grands industriels de France, Louis Renault reste comme timide devant l’homme politique dont il admire l’aisance oratoire qui lui fait tant défaut, inquiet devant le banquier dont il redoute les combinaisons, respectueux devant l’État. Il acceptera de faire antichambre devant la porte d’un directeur de ministère, là où d’autres industriels moins puissants que lui n’hésiteraient pas à frapper. Malgré la conscience de sa force, Louis Renault reste à sa place dans la société. Cette place, il le dit lui-même, c’est celle d’un constructeur d’automobiles. Il n’en veut pas d’autre et refusera obstinément tout ce qui pourrait l’entraîner au-delà.

Un empiriste

L’homme de la terre est, toute sa vie durant, aux prises avec les forces de la nature, soumis à son rythme, incapable de dévoiler ses mystères. Concrètement, prudemment, il progresse dans l’inconnu ; il améliore la longue tradition de recettes et de tours de main qu’il a reçue. Sa passion de la nouveauté l’entraîne, moins par curiosité que par souci de faire mieux. Dans cet effort incessant de progrès, l’homme de la terre se réserve une forte marge de sécurité ; par expérience, il en connaît la nécessité. Sans relâche, il essaie et réessaie, il contrôle, il tâtonne, il réfléchit, modifie ce qu’il a fait jusque-là et c’est ainsi qu’il avance apparemment sans méthode, mais sachant bien ce qu’il veut et où il va.
Louis Renault n’est à proprement parler ni un inventeur, ni un ingénieur. Sans doute son génie créateur le conduira-t-il à de nombreuses innovations, mais la découverte ne le passionne que si elle s’inscrit immédiatement dans le réel, dans la construction. Pour lui, la solution la meilleure est toujours la plus simple ; mais il aime aussi le solide. Tout ce qui est compliqué le laisse perplexe. La “prise directe” est à la fois sa création la plus connue et la plus expressive de sa personnalité. Le même goût de simplicité inspire tous ses efforts d’organisation, à commencer par celle de son travail personnel.
Ayant commencé sa carrière de constructeur en travaillant avec ses contremaîtres et les ouvriers, Louis Renault se voyait, peu à peu, contraint de s’éloigner d’eux par le développement de son entreprise. Pour en garder le contrôle personnel, il avait fait faire un jeu de jetons marqués chacun d’un numéro d’atelier et avait réservé un tiroir à deux casiers pour le recevoir. Chaque matin, il prenait au hasard un jeton dans le casier de gauche et partait immédiatement vers l’atelier indiqué. Il y passait le temps nécessaire pour bien voir, critiquant, bousculant les hommes et sachant donner, le moment venu, la bourrade de satisfaction. Rentré au bureau, il jetait le jeton dans le casier de droite. Quand tous les jetons étaient passés d’un casier à l’autre, le jeu reprenait en sens inverse. Pas plus Louis Renault n’est-il ingénieur. L’École centrale l’a vu passer devant sa porte sans y entrer. Il est trop près du concret pour accepter le recul nécessaire aux abstractions mathématiques ou scientifiques. Il faut que ses mains, adroites et puissantes, entrent immédiatement en action au service de son idée. Sa soif d’action lui interdit de pousser à fond les études méthodiques de l’ingénieur. Mais si l’idée ou l’étude d’un autre lui paraît bonne, il prend le risque de la mettre en oeuvre.
Comme l’homme de la terre, toujours attentif au retour des saisons, Louis Renault vit pressé par le temps. Il est sans cesse en partance. Toute sa vie, comme au temps de sa jeunesse, il restera coureur de vitesse. Sa décision devant mûrir, car il est homme de mesure, l’intervalle qui sépare la décision à l’exécution est pour lui une souffrance. Partir et corriger le mouvement, c’est le don de l’équilibre.
Ainsi dans le progrès technique avance-t-il en zig zag. Sans écouter toujours les conseils de ses ingénieurs, il part dans la direction qui le tente, mais son attention toujours en éveil lui montre à temps l’apparition de l’obstacle et brutalement il corrige et part dans un sens qui paraît presque opposé au premier ; apparente contradiction, car la correction qui le fera peut-être passer au-delà de l’axe idéal d’équilibre comporte toujours une avancée. Louis Renault fait la démonstration paradoxale que la ligne droite n’est pas le plus court chemin d’un point à un autre. Sa ligne brisée, à lui, est tellement vite parcourue et avec tant d’intelligence qu’il arrive au but avant celui qui suit fidèlement la ligne droite mais qui, pour être bien sûr de son axe, a ralenti son allure.
Seul contre tous. C’est peut-être la caractéristique du chef. Contre les hommes, non, mais contre la facilité qui les entraîne à descendre la pente, à rechercher le chemin le plus doux. Louis Renault leur refuse cette facilité qu’il s’interdit à lui-même. Quand deux voies s’ouvrent à lui, on dirait qu’il prend plaisir à choisir la plus abrupte, celle qui exigera les plus grands efforts. Que de fois n’ai-je pas senti ce sourd frémissement des hommes qu’il appelait à le suivre, entendu ces critiques à peine dissimulées : “Où va-t-il encore ?” et, en face de ces hésitants, cette volonté inébranlable, mâchoire serrée, muscles bandés ; mais aussi, quelle joie, quelle fierté chez ces hommes après que les passages aient été franchis, la performance devenue la leur : “il nous a encore eus !”.
J’ai encore en tête le souvenir d’un long drame qui s’est ouvert vers 1930 et s’est étendu sur plusieurs années, dans un domaine où Louis Renault n’était pas très à son aise, car c’était la complexité même, les pièces de rechange.
Trente années de modèles lancés successivement dans la clientèle et des milliers de voitures solides qui s’entê taient à rouler, avaient fini par poser un inextricable, un monstrueux problème de pièces de rechange. La direction du magasin central des pièces de rechange était rattachée à la direction commerciale, mais le magasin était alimenté par les ateliers qui relevaient de la direction des fabrications, soit ateliers de série, soit ateliers spécialisés pour les pièces de modèles retirés de la vente. Dans l’un et l’autre cas, la fabrication suivait mal la demande ; elle servait en priorité le montage de voitures neuves et les ateliers de rechange étaient souvent délaissés. Une longue liste de pièces en “suspens” clamait la détresse du M.P.R. Mais son écho ne dépassait guère les ateliers et loin, beaucoup plus loin, dans toute la clientèle, l’heure de la détresse était passée, celle de la colère arrivait. La direction commerciale avait quelque peine à en convaincre Louis Renault à qui les statistiques, masses de chiffres anonymes, parlaient peu.
Alors tombèrent sur sa table quelques lettres personnel¬les directes, venant de vieux clients et amis. Ceux-là, il les connaissait. Très amicalement, mais avec fermeté, ils lui écrivaient : “Mon cher ami, j’aime bien vos voitures, je n’en ai jamais eu d’autres, mais aujourd’hui c’est fini ; je ne peux continuer à attendre vos pièces de rechange”.
Le danger enfin reconnu, Louis Renault décide de s’en occuper personnellement, mais pour un tempérament aussi bouillant, le problème était à peu près insoluble, car il eut été nécessaire de commencer par la refonte totale de la nomenclature. Délai inacceptable pour la clientèle, encore plus pour Louis Renault. Il fallut donc se battre le dos au mur, dans une mêlée où commerçants et fabricants luttaient contre l’asphyxie menaçante tout en préparant l’avenir par une réorganisation complète. Ce ne fut pas une glorieuse bataille et elle fit maintes victimes : quatre directeurs successifs s’y épuisèrent, l’un prenant le relais de l’autre qui n’avait pas encore arraché le succès. Comme un tonneau sans fond, la liste des suspens se vidait d’un côté et se remplissait de l’autre. Un dernier directeur eut la chance d’arriver au moment où la victoire était proche : celle de la ténacité.
L’homme de la terre sait que les moissons ne tiennent pas toujours les promesses du printemps ; il aime
l’argent comme une sûreté et préfère l’avoir près de lui.
Ainsi Louis Renault aime-t-il l’argent, sans être “homme d’argent”. De l’argent, il sait user, avec intelligence et mesure. De quelle ascendance provinciale a-t-il reçu ce goût des belles choses, ce besoin d’harmonie ? Il sera son propre architecte, à tout le moins le maître d’ouvrage très proche de ses architectes et de ses ingénieurs. Ateliers, usines, immeubles parisiens et fermes normandes portent sa marque. Il aime les meubles Louis XV, la musique classique ; il remarque l’élégance et, plus encore, la voix des jolies femmes.
Mais son grand amour – peut-être le plus grand – ce sont ses usines, l’oeuvre du constructeur, jamais achevée, ces ateliers à édifier, ces machines à installer et à outiller, tout cet équipement à entretenir, à réparer, renouveler sans cesse.
De l’argent, Louis Renault a donc un sens aigu, mais il ignore tout de la finance. Son baromètre, c’est sa trésorerie. Elle seule est, à ses yeux, une réalité. Emprunter, c’est se mettre en danger ; signer une traite, c’est aller à la faillite.
Tel est Louis Renault. Un instinct venu du plus profond de lui-même l’oblige à refuser ce que son intelligence lui conseillerait d’accepter. Il n’achète que quand sa trésorerie est à l’aise. Quand la caisse est vide, il serre tous les écrous et se croit devenu pauvre. Tant que la caisse ne sera à nouveau remplie, il n’aura de nuits tranquilles.
Le banquier s’inquiète. Son approche lui est aussi peu agréable que celle du médecin. Pour Louis Renault, une entreprise qui fait appel à une banque est une entreprise malade. Le signe de la santé, c’est l’indépendance financière. A cette indépendance, une fois au moins dans sa vie, il a été contraint de renoncer. Dans les années 1920 qui suivirent la guerre, il fut obligé d’inviter les banquiers à s’asseoir à la table de son conseil d’administration. Il en gardé une terrible humiliation. Depuis lors, il ne laissera même pas s’approcher un danger de cette nature. Ainsi le verrai-je, en 1937, face à ses administrateurs qui lui présentait un plan de sauvetage très classique, mais très bancaire, pour remettre à flots une trésorerie épuisée par les joyeuses “40 heures” de 1936. Je le verrai debout, écarlate, le dos au mur, les mains collées à la paroi, et j’entends encore sa voix sourde : “Vous ferez ce que vous voudrez, mais, moi vivant, je n’accepterai rien de pareil. J’aimerais mieux que ce mur retombe sur moi”.
Mesure, équilibre, ténacité et vitalité.
Vivre, c’est grandir. Que de fois ai-je entendu Louis Renault développer ce thème.
Tout prudent qu’il soit et tout conscient de la place qu’il tient, l’homme de la terre porte tout ensemble sa vie et la vie de la terre ; celle-ci est une croissance sans cesse renouvelée.
Grandir, c’est une loi de vie, une preuve de santé, un témoignage.

Pour l’homme de la terre, grandir, c’est s’enrichir, c’est augmenter sa terre, acquérir des biens, assurer sa liberté. C’est la poussée profonde de toute la paysannerie française et Louis Renault n’y échappe pas. Il a le sentiment profond que rester sur place, c’est déjà reculer. Il ne peut qu’avancer.
Vivant avec la nature, l’homme de la terre vit aussi parmi les hommes, mais avec une petite communauté : sa famille, ceux qui travaillent avec lui. Ceux du village mal connus, hommes d’autres lieux et d’autres modes de vie, le paysan les sent mal, ne se fiant qu’à son expérience directe ; l’humanité se réduit pour lui à quelques visages, à ces êtres qu’il coudoie, qu’il connaît. Tel est Louis Renault. Son goût des hommes n’est pas humanisme, c’est le goût de l’action ; il aime les hommes moins pour vivre avec eux que pour agir avec eux et, pour cela, sur eux.
Sa carrière le fait rapidement chef d’un nombre toujours croissant d’hommes, mais ce rassemblement devenu anonyme passe devant lui sans l’émouvoir ; il n’en a plus claire conscience. Il aimerait – mais ne peut plus – vivre avec eux comme avec ceux qu’il rencontre régulièrement, sa famille, ses amis, ses serviteurs, ceux avec qui il travaille, que ce soit tel ingénieur du bureau d’études, tel metteur au point de l’atelier d’essai, tel ébéniste auquel il fait réparer un vieux meuble, tel jardinier qu’il ira chercher chez lui le dimanche, tous ces hommes qu’il touche sont des êtres de chair et des êtres sensibles, ils ont “nom” : Pierre, Paul, Jacques ; avec eux il est homme, proche à saisir leurs sentiments, à comprendre leurs désirs, à apaiser leur inquiétude. Mais dès que le contact direct est coupé, dès qu’il n’a plus devant lui le visage de Pierre, la silhouette de Paul, la voix de Jacques, Louis Renault ne réagit plus de la même façon. Il se trouve devant un groupe, une étiquette, une entité, une collectivité, une abstraction. Dès lors, son impossibilité physique de prendre conscience d’autre chose que du réel lui donne des réactions différentes et moins pertinentes.
En face d’hommes, Louis Renault se comporte en homme. En face de groupes anonymes, il n’est plus le même.
Louis Renault n’est pas un ” patron social ” ; c’est un chef d’hommes.
Pour l’homme de la terre, le centre du monde est sa ferme, plantée elle-même au milieu des champs qu’il cultivera. De là et dans toutes les directions de l’horizon s’étend le monde, que le paysan n’ignore pas, que peut-être il aimerait mieux connaître si tous ses soucis, tout son amour, toutes ses ambitions n’étaient pas fixés sur ce coin de terre dont il se sent maître et responsable.
Maître chez lui, il laisse les autres maîtres chez eux ; c’est pour la même raison qu’il est si sensible et si attentif aux questions de bornages.
Égoïsme terrien, mais rien d’aveugle. Le paysan sait qu’autour de lui vivent d’autres paysans, qui ont le même goût de vivre que lui, qui sont eux aussi très attachés à leur ferme et c’est pour cela qu’une prise de conscience commune s’établit entre tous ces égocentristes. C’est le départ d’un sentiment commun, le pays, la patrie.
Pour Louis Renault, la terre, c’est Billancourt ; la ferme, c’est l’usine qui, au milieu et autour du jardin paternel, est le centre de la vie. Il a là ses souvenirs d’enfance ; il y est attaché par toutes ses fibres. Au-delà de l’usine, c’est le monde. Louis Renault ne s’y intéresse que dans la mesure où son activité personnelle, centrée à Billancourt, peut rayonner vers le monde.
De la patrie, il a le sens profond du paysan ; pour lui, servir la patrie, c’est travailler à Billancourt et défendre la patrie, c’est défendre Billancourt.
Je m’arrêterais là si Louis Renault n’avait pas eu le sort exceptionnel de mourrir sous une accusation d’infamie et si je n’avais moi-même vécu près de lui pendant les quatre dernières années, celles de l’Occupation. Je me trouve ainsi devant le lecteur dans une position que j’ai connue plusieurs fois au cours d’entretiens avec un interlocuteur qui brûlait de me poser une question, mais qui la jugeait indiscrète et je m’amusais à voir arriver la fin de l’entretien sans que cette question fût posée. Mais cela ne manquait jamais. Au moment de franchir la porte : ” A propos cher ami… et la question débouchait.
Ces souvenirs vont se clore ; je vais fermer la porte derrière le lecteur bienveillant qui m’aura accompagné jusqu’ici et il me dira : “Au fait, cher monsieur, ce Louis Renault, vous paraissez l’avoir bien connu et pendant de dures années. Alors, ce Louis Renault, traître ou pas traître ?”.
Si j’omets de répondre, j’accuse et si je réponds, je vais être inutile ou irritant. Alors j’appelle à mon aide Pierre Lefaucheux qui, m’ayant entendu à Billancourt parler en public de Louis Renault, m’avait dit : “Vous avez bien fait, j’aurais été déçu si vous n’aviez rien dit”.
Je n’ai donc pas à juger, mais à témoigner – et je témoigne que quatre ans durant je n’ai rien vu ni entendu de Louis Renault, actes ou paroles, qui fût contraire aux intérêts de la France.

Mais, me dira-t-on, que tout cela est inutile ! L’opinion française n’a jamais eu aucune illusion sur ce point et d’ailleurs, reprenant à son compte une marque commer¬ciale dont elle appréciait la valeur, la Régie elle-même a fait justice en répandant depuis plus de trente ans, et des milliers de fois répété autour du monde entier, le nom du traître. Aurait-on jamais vu, après la défaite de 1870, la jeune République française se mettre à fabriquer et à vendre des chocolats “Bazaine” ?
Inutile donc et, de surcroît, irritant. Il est irritant d’aller jusqu’au bout du chemin de la vérité et d’y buter sur une nationalisation bâtie sur un mensonge.
La spoliation qui l’accompagne est assez mineure.
” Ce sont là jeux de prince, ” On respecte un moulin,
” On vole une province.
Que l’État nationalise ce qu’il juge nécessaire aux intérêts supérieurs de la Nation, c’est parfait ; qu’il trouve un prétexte pour ne pas payer ses prises, ce n’est pas élégant, mais c’est dans les habitudes des princes et des républiques. Mais que ce prétexte soit le déshonneur jeté sur un homme, au demeurant mort sans avoir été jugé, voilà qui, pour certains, est faute et, pour d’autres, erreur.
Ceux qui ont commis cette faute ou cette erreur sont encore assez nombreux pour s’accrocher à ce qu’ils croient être une position défendable : la nationalisation-sanction.
L’Histoire la balaiera. Comment ? je ne le sais pas, mais j’en suis certain. Un jour viendra, par exemple, où les fils et les petits-fils de Louis Renault relèveront, enfin, l’honneur de leur père et grand-père. En abandonnant tout recours juridique et financier sur leurs droits, ils confirmeront la légitimité de la nationalisation. Celle-ci sera dès lors fondée, non plus sur l’infamie, mais sur un don ; la République saura bien montrer autant d’imagination à rétablir la vérité qu’elle en a déployé à la masquer.
Si je devais convaincre les hésitants, j’apporterais ici un dernier témoignage, d’autant plus authentique qu’à plusieurs reprises, Louis Renault me l’a fourni en me répétant dans ses dernières années : “Je souhaite laisser mes usines à mon fils et à ceux qui travaillent avec lui. J’espère que tout ira bien. Mais si ces successeurs ne se montraient pas à la hauteur de leur tâche, j’aimerais mieux et de beaucoup les laisser à la Nation. Je sais qu’elles sont convoitées. Mais si c’est pour leur bien, pourquoi pas ? Je les donnerais plutôt que de les voir f… le camp“.
Trente ans plus tard, c’est chose faite. La Nation a pris les usines et ses représentants ont admirablement servi l’entreprise. Louis Renault serait heureux et fier.
Alors, terminons comme Louis Renault : ” Pourquoi pas “.

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