Carnet de la mission de Louis Renault aux Etats-Unis, juin 1940

Source : APR – Mission aux Etats-Unis

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Le président Franklin D. Roosevelt en 1933 © Library of Congress.

Le carnet/agenda suivant retrace les étapes de la mission effectuée par Louis Renault aux Etats-Unis en juin 1940. Il complète les renseignements fournis par les archives nationales américaines et, plus particulièrement, par celles de la Franklin Delano Roosevelt Library. Ces notes ont été rédigées sur du papier à lettres d’hôtel, très certainement par Marcel Guillelmon, l’un des collaborateurs de l’usine, arrivé aux Etats-Unis en compagnie de Jean-Louis Renault, dès le 1er juin 1940, soit cinq jours avant que Christiane et Louis Renault n’atterrissent à l’aéroport de La Guardia de New-York, avec le clipper de la Pan-American en provenance de Lisbonne. Le document est précieux dans la mesure où il confirme l’importance du travail effectué sur place par l’industriel ; nous ne croyons pas en effet à la théorie d’une « mission-alibi », c’est-à-dire à celle d’un complot visant à écarter Louis Renault de Billancourt comme certains biographes l’ont prétendu. Après l’offensive allemande du 10 mai 1940, la gravité de la situation militaire justifiait amplement de faire appel à celui qui restait, aux yeux des contemporains, l’un des animateurs de la victoire de 1918.

La mission de Louis Renault aux Etats-Unis, menée au pas de charge, a donné lieu à un emploi du temps très chargé : audience accordée par l’ambassadeur de France à Washington, René Doynel de Saint-Quentin, le 7 juin au matin, soit le lendemain même de l’arrivée de Renault aux Etats-Unis ; rencontre avec Henry Morgenthau, Secrétaire au Trésor, une heure plus tard, suivie par des entretiens avec différents attachés militaires ; retour le 8 à New-York où l’industriel fait le point avec les responsables de la mission française, (Salmon, de Castelnau, Bloch-Laîné..) ainsi qu’avec l’industriel canadien Arthur B. Purvis, chargé des achats franco-britanniques aux Etats-Unis ; relâche le dimanche 9 juin, puis nouvel envol pour Washington où Louis Renault rencontre des officiers supérieurs, le 10, des industriels, le 11 en matinée, le président Roosevelt à midi, William S. Knudsen (1), président de la General Motors, chargé des fournitures de guerre,  à 17h, l’ambassadeur de France, à 18h, sans oublier le déjeuner de travail qu’il eut avec le colonel Jacquin, responsable de la mission française de l’Air, à une date indéterminée… La photographie suivante, prise le 11 juin, montre un homme de soixante-trois ans exténué.

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Louis Renault le 11 juin 1940 © Haris & Ewing/Library of Congress – Washington DC

Pourtant, malgré l’épuisement, Louis Renault reste le maître d’œuvre qu’il a toujours été. Il souhaite que les Américains fabriquent des chars français parce que, affirme-t-il, ces engins blindés « ont été essayés au feu et que c’est là le véritable criterium ». Il songe aussi aux essais qu’il faudra organiser, tant sur le sol national que sur le sol américain. Avec les représentants de la mission française, il s’arrête sur une cadence de dix chars par jour tandis que le détail des commandes, la question des blindages et celle de l’outillage sont examinés de concert avec les représentants de la Baldwin Locomotive et de l’American Car & Foundry (2).

La mission fut-elle mal préparée, comme Louis Renault l’affirma l’année suivante dans une lettre adressée à Raoul Dautry ? Les ingénieurs et les documents promis par le ministre de l’Armement français n’arrivèrent jamais aux Etats-Unis et cette absence fut cruellement ressentie par la « mission Renault » ainsi que le constate Marcel Guillelmon dès juin 1940. D’autres éléments semblent confirmer cette version, notamment lorsque Henry Morgenthau suggère diplomatiquement à Louis Renault de se faire accompagner dans ses démarches par les représentants officiels de la mission française… Ce manque de coordination est à l’image de la désorganisation de l’administration qui fut manifeste tout au long de la mobilisation industrielle. Il ne faut pas cependant forcer le trait : l’évolution fulgurante de la situation militaire, à partir du 10 mai 1940, contraignit les acteurs de ce drame à travailler dans l’urgence et limita de manière évidente leurs possibilités d’action. En d’autres termes, la mission fut peut-être mal organisée par un gouvernement français aux abois, mais c’est surtout l’évolution imprévue de la situation militaire qui la fit considérer, a posteriori, comme inutile.

Il arrive que ces notes prennent un caractère pathétique, ainsi quand Louis Renault explique à ses interlocuteurs américains, le 7 juin, « qu’il faut faire vite » pour produire des chars. Vite, c’est-à-dire qu’il estime encore en semaines, voire en mois, la capacité de résistance de l’armée française ; il imagine même qu’on pourra acheminer des tanks par la route ; en raison de la distance, il ne mesure pas l’ampleur de la débâcle ni à quel point les armées alliées ont été littéralement subjuguées par la rapidité de l’avancée allemande. Il ne sait évidemment pas que la « ligne Weygand » vient d’être enfoncée. En expatrié, mais aussi et surtout en homme marqué par la Grande Guerre, Louis Renault croit sans doute qu’un nouveau miracle de la Marne est encore possible. Mais alors qu’il rencontre le président Roosevelt, Paris est déjà déclarée ville ouverte et, trois jours plus tard, le 14 juin, les troupes allemandes entrent victorieusement dans la capitale. Bien que prometteurs, les projets de la mission au Canada deviennent dès lors inutiles et, après un bref passage à Montréal, Louis Renault quitte définitivement les Etats-Unis, le 22 juin. Le jour même, l’armistice franco-allemand est signé en forêt de Compiègne.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser: Laurent Dingli, « Carnet de mission de Louis Renault aux Etats-Unis », louisrenault.com, juin 2011.

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Télégramme envoyé par la direction de Renault en France à Louis Renault, le 14 juin 1940 © APR

(1) William Signius Knudsen (1879-1949), immigrant danois, employé par Ford, puis par la General Motors dont il devient le président de 1937 à 1940. C’est à cette date que le président Roosevelt le fait venir à Washington pour qu’il dirige la fourniture d’armement.

(2) On voit que Renault ne brassait pas du vent et ne s’ennuyait pas comme l’écrit l’historien Emmanuel Chadeau qui se laisse, une fois encore, entraîner par son imagination romanesque. E. Chadeau, Louis Renault, pp. 187-188.

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