La Tribune, vendredi 10 novembre 2000, par A. R.

* C’est plus de la moitié d’un siècle que raconte cette biographie de Louis Renault, le “petit mécano” fabricant des automobiles.

* Mais à trop focaliser son travail sur son personnage, l’auteur réduit la portée de son propos.

C’est l’histoire du “petit mécano” Louis Renault et de son entreprise, Renault. Présentée à la manière d’une aventure dramatique, Laurent Dingli y témoigne de la vie de l’homme. Elle est définie comme “un très grand et très pur roman : celui du travail”. Une dizaine d’ouvrages ont déjà abordé directement la vie de Louis Renault. Cette biographie, écrite sous la forme d’un plaidoyer en faveur de l’homme, est un livre d’histoire traitant avec précision les personnes, les périodes, les enjeux économiques.

Un drame donc, aimanté par trois pôles. Parce qu’il y a l’inventeur, le visionnaire et le travailleur. Et dans ces trois angles jouent le solitaire, le passionné, celui qui crée de la richesse autant par son intelligence que par son courage à la tâche, le gestionnaire, “le chieur d’encre”, le bureaucrate, le fonctionnaire, le responsable de l’Etat, le financier adossé à son ambition sociale. Et puis il y a les salariés, les “nécessaires” à la production, ceux qui permettent le rêve d’un seul. L’homme, obstiné à “construire” et qui finira “seul, affaibli et meurtri” par admettre “je suis fatigué de me débattre”, aura entre temps traversé la première partie du siècle en s’imposant. Aux uns et aux autres, qu’ils le veuillent ou non. Et la description de l’intimité en partie désastreuse de Louis Renault, de sa relation à ses proches ou des “autres” qui, en dehors de ses ateliers, n’apparaissent que comme une foule menaçante, ne fait que renforcer la réalité sociale qu’il transporte : celle du spécialiste et de son insertion dans le réel de tous.

Fruits amers. Quelle signification sociale du talent individuel ? La traversée par le “petit mécano” des deux guerres mondiales, de l’une des pires crises économiques du monde moderne, de la période où la technologie commence à ambitionner de rattraper les sciences exactes. Fleurissent alors des récits où l’on décrit comment le monde sera. Les fruits que l’on récoltera eux seront amers… 1945, c’est l’année où Renault est nationalisé après avoir vraisemblablement été “aidé à mourir”. C’est aussi celle du constat de la faillite frauduleuse d’un monde moderne qui a prouvé alors qu’il était capable de commettre, techniquement, le pire.

Il est dommage que, tout à sa biographie et à son désir de réhabiliter l’homme, Laurent Dingli n’ait pas “ouvert” son récit à d’autres, ceux qui étaient en relation avec Renault. Qu’il n’ait pas relativisé son propos à l’aune des réalités des “autres”, ceux dont Renault “malaxait” les vies.

La personne serait alors devenue un vrai sujet d’histoire, contradictoire. Ainsi, quel est le rapport entre le “petit mécano” qui travaille dix-sept heures par jour et se réfugie le week-end dans un atelier qu’il a fait aménager chez lui, et un ouvrier licencié pour fait de grève en 1938 demandant des conditions meilleures d’emploi (travailler moins et mieux en étant davantage payé ?) De cette relation s’ensuit une histoire, des relations, une manière de parler ou pas (pour Renault cela ira jusqu’à une grave aphasie). On échapperait alors à une vision manichéenne, celle qui permet par l’acquisition de connaissances de déterminer les bons et les méchants… Et l’on parlerait , enfin, du travail. Pas celui de Renault seulement.

 

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