Francis Goudard à René Monory, le 1er octobre 1981

Source : APR

Francis Goudard                                                                               Monsieur Monory

Ancien Ministre Sénateur de l’Allier

Palais du Luxembourg 75006 Paris

Monsieur le Ministre,

Suivant l’autre soir le débat télévisé sur les nationalisations, j’ai été aussi surpris que peiné de vous entendre dire que Renault avait été nationalisé (en vérité confisqué sans indemnité) parce que Louis Renault avait collaboré.

J’ai touché de près Louis Renault ainsi que ses directeurs généraux de Peyrecave et Asselot, responsables respectivement de l’automobile et de l’aviation. Ils ont été, comme Louis Renault, arrêtés puis inculpés rigoureusement des mêmes chefs.

Mais Louis Renault, malade et maltraité en prison, n’a pas survécu, plongeant le gouvernement dans un grand embarras et l’obligeant à prendre une ordonnance princière pour dépouiller un mort.

Les deux autres furent jugés et acquittés. Les chefs d’inculpation étant strictement les mêmes, il est ainsi prouvé que Louis Renault eût été acquitté s’il avait vécu… Le gouvernement s’est abaissé à punir un mort innocent.

Je vous écris pour honorer la mémoire de ces trois grands capitaines d’industrie, en rappelant que René de Peyrecave, aviateur de 14-18, a perdu ses deux fils aînés et son gendre à la guerre de 40.

Jean, mon ami et camarade de Centrale, avait rejoint à travers l’Espagne l’escadrille Lafayette comme pilote de chasse, pour mourir le 3 mai 1945 au retour d’une mission en Allemagne.

Il m’avait transmis, avec des risques énormes, les photos prises par un contremaître, des dégâts occasionnés par le premier bombardement de Renault en mars 42 par les Anglais, pour qu’elles parviennent à Londres.

Les chars allemands étaient réparés dans des ateliers de Renault réquisitionnés par la Wehrmacht, par des ouvriers français embauchés librement et dont beaucoup provenaient précisément de chez Renault.

Où est la collaboration dans tout ça ?

Le peu de pièces fabriquées pour les Allemands par l’industrie française en général, permettait de servir de prétexte pour éviter les peignages du personnel destiné à être transféré en Allemagne.

Une résistance subtile des patrons permettait ainsi, avec l’appui des commissaires allemands qui cherchaient avant tout à justifier leur présence en France, de profiter de l’opposition entre Speer qui voulait conserver la main-d’œuvre en France, et Sauckel qui voulait la déporter.

Le premier devoir d’un patron était d’éviter à son personnel d’être déporté, sans pour autant aider l’effort de guerre allemand. Ma marge de manœuvre était très, très étroite et dangereuse.

J’espère avoir pu changer l’opinion que vous aviez sur le comportement du plus grand patron de France de l’époque, et vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

Francis Goudard

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