Procès-verbal d’interrogatoire et de confrontation (de François Lehideux) du 10 octobre 1945

Source : A.N. Z 6NL 3

Extrait d’un P.V. d’interrogatoire figurant au dossier de l’information contre

De L’Epine et Lehideux (Comité d’Organisation de l’Automobile).

Cour de Justice

Du département de la Seine

Procès-verbal d’interrogatoire et de confrontation

(Le 10 octobre 1945) Déférant à notre mandat d’extraction, après avoir été extrait de la Maison d’arrêt de Fresnes.

Devant nous Marcel Martin… a été amené en notre cabinet, à Paris, le nommé Lehideux François Marie (déjà interrogé) Me Lenard et Me Toulouse… conseils de l’inculpé…

Demande :

Je vous donne connaissance de la note déposée par l’Expert Caujolle. Avez-vous quelques observations à présenter ?

Réponse :

Je n’ai pu prendre connaissance intégralement de cette note, à laquelle j’aurais certainement des objections à présenter. Je ne puis donc m’expliquer complètement aujourd’hui à son sujet.

Toutefois, d’ores et déjà, je tiens à protester contre certaines des allégations ou insinuations de l’Expert contenues dans deux des chapitres de la note : celui qui a trait à la réparation des chars Renault et à mon départ des Usines Renault et celui qui a trait à la main d’œuvre.

Dans le chapitre qui a trait à la réparation des chars, M. Caujolle insinue que c’est moi qui ait provoqué l’envoi en mission aux Etats-Unis de M. Renault Louis et que, au retour de celui-ci, j’ai dû, sur l’injonction de M. Renault, quitter l’usine comme un malpropre. Je m’élève absolument contre cela et je serais fort étonné que M. Armand et M. Gascoin lui aient tenu pareils propos (1).

Je vous ai déjà expliqué quelle avait été ma politique aux Usines Renault avant-guerre, politique qui n’était pas tout à fait celle de M. Renault, mais qui avait l’approbation du personnel et des chefs de service. Je vous ai aussi dit dans quelles conditions qu’après avoir demandé à rejoindre mon corps aux Armées à la mobilisation, j’ai été rappelé par M. Dautry, dans le but de pousser la production de guerre aux usines Renault ; j’ajoute que la plupart des chefs de service m’avaient écrit aux Armées pour me demander de revenir dans l’intérêt de la production et de la Défense nationale (2). Je n’avais voulu faire aucune démarche, bien au contraire, et c’est contre mon gré que M. Dautry me désigna comme adjoint à M. Rochette, Ancien Directeur de chez Skoda, que le ministre nommait Contrôleur de la production automobile, mais en fait, plus spécialement chargé des Usines Renault. A partir de ce moment, je me suis consacré au développement de la production de guerre chez Renault et je crois pouvoir dire que j’y ai réussi, puisque l’usine a été citée à l’ordre de la Défense Nationale, au mois de mai 1940 (3), par M. Paul Reynaud. M. Dautry se rendit compte des heurts qu’il pouvait y avoir entre le contrôle qu’il avait institué aux Usines Renault et M. Renault. C’est alors qu’il prit de lui-même la décision d’envoyer M. Renault au Canada et aux Etats-Unis pour y organiser la production de chars français. Je n’ai été pour rien dans cette décision (4).

Au retour d’exode, je trouvais les usines Renault gardées par un piquet militaire allemand et des Commissaires installés à l’usine. Je fus l’objet de démarches des Autorités allemandes pour entreprendre la réparation des chars Renault. Je refusai très nettement et les Allemands n’insistèrent pas ; ils s’étaient arrêtés à la solution de réquisitionner un atelier en dehors des usines de Billancourt et d’y faire entreprendre eux-mêmes, sous leur direction, la réparation des dits chars. Sur ces entrefaites, rentra M. Renault. Je ne sais ce qui se passa exactement entre lui et les Allemands, avec lesquels il eut divers contacts. Aussi, ne puis-je en parler en connaissance de cause. Mais cependant, il est certain que M. Renault finalement accepta de faire dans les usines du Mans les réparations que j’avais précédemment refusé d’effectuer. Je fis prévenir la personne que je croyais la plus qualifiée pour s’opposer à cette décision, M. Noël, délégué général du Gouvernement pour les Régions occupées. M. Noël convoqua M. Renault. Je ne sais pas ce qui se passa entre eux, car M. Noël ne me dit entrer qu’à la fin de leur conversation, mais il avait décidé M. Renault à revenir sur l’engagement que celui-ci avait pris vis-à-vis des Allemands. M. Noël me demanda de reprendre les négociations en accord avec la Chambre Syndicale et c’est ainsi qu’eut lieu au Majestic le 4 août 1940 l’entrevue que j’eus avec les Allemands et que vous connaissez. Les Allemands envoyèrent chercher M. Renault, qui s’excusa et me donna tous pouvoirs pour traiter avec les Allemands (5). Vous savez que j’obtins que les Allemands fissent faire eux-mêmes les réparations dans les ateliers réquisitionnés par eux.

A la suite de ce nouvel incident et de certaines divergences de vues qui se manifestèrent entre M. Renault et moi au point de vue social, j’estimai préférable de quitter les Usines Renault (6). Je le déclarai d’ailleurs à M. Renault qui me proposa de me mettre en congé. Je préférai m’en aller complètement et je donnai ma démission. A la suite de cela, M. Armand, qui était mon Secrétaire, et M. Bonnefon-Craponne durent cesser également leurs fonctions, contre l’avis de M. de Peyrecave.

Telle est très exactement l’histoire de mon départ de chez Renault. J’ajoute que c’est justement cette situation qui m’a fait hésiter, entre autres motifs, à accepter la Direction du C.O.A., car je ne voulais pas avoir l’air de prendre ce que M. Caujolle appelle ma revanche sur Renault et j’ai souvent été gêné par cette situation.

Extrait certifié conforme à l’original figurant au dossier de l’information contre De L’Epine et Lehideux (Comité d’Organisation de l’Automobile).

Le Greffier signature illisible

(1) C’est bien pourtant ce qu’a affirmé Armand, le propre secrétaire de François Lehideux.

(2) Personne n’a jamais vu ces prétendues lettres.

(3) En fait, le 3 juin 1940. On voit que François Lehideux s’approprie un peu rapidement tous les mérites de la citation des usines Renault à l’ordre de la Nation.

(4) Rien ne le prouve en effet, et Louis Renault l’a peut-être cru à tort.

(5) Dans l’état actuel de la documentation, aucune archive contemporaine ne l’atteste.

(6) En vérité, François Lehideux fut congédié par Louis Renault ainsi que je l’ai prouvé dans Louis Renault, Paris, 2000. La suite de la déposition relève de la fable.

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