Valeurs actuelles, « Chausey, l’autre île de Renault, par Marie Clément-Charon, 29 janvier 2015

Capture d’écran 2015-12-28 à 21.39.35Chausey. Le nom du constructeur automobile est associé à l’île Seguin et à Billancourt. Mais dans les années 1920, Louis Renault s’est épris de l’archipel normand, où il a laissé sa marque. Un livre étonnant retrace cette page d’histoire locale.

Chausey : le bout du monde à une quinzaine de kilomètres au large de la côte ouest de la Manche. Comme les pièces d’un puzzle de granit éparpillées en mer, le plus grand archipel d’Europe compte, dit-on, 52 îles à marée haute et 365 à marée basse. Deux fois par jour, un monde englouti surgit des eaux, 70 kilomètres carrés de sable et de récifs. Son granit, exploité jusqu’au XIXe siècle, a servi à construire l’abbatiale du Mont-Saint- Michel, les quais des cités corsaires rivales, Granville et Saint-Malo, ou certains trottoirs de Paris et de Londres.

Jean-Michel Thévenin est né sur la Grande Île, où il a vécu jusqu’à l’âge de 7 ans. Sa peau tannée, ses cheveux décolorés par le soleil et ses mains puissantes racontent dix années de pêche à bord du bateau de son père, avant une vie de foreur sur les platesformes pétrolières au large de l’Afrique, en Amérique du Sud ou à Bornéo. Historien amateur, il est dépositaire d’une partie de la mémoire de l’île. Sa maison de famille est située juste en face d’une grande bâtisse que les Chausiais n’appellent que “Château Renault”. Le touriste qui passe ne fait pas le rapprochement avec le constructeur automobile. C’est pourtant là que l’industriel a établi sa villégiature, en relevant les ruines de la forteresse édifiée par les seigneurs de Matignon au XVIe siècle pour contrer les invasions anglaises.

Trois hivers durant, Jean-Michel Thévenin a en quelque sorte vécu en compagnie de Louis Renault, épluchant les 40 cartons d’archives privées conservés au château. « J’ai voulu raconter l’histoire de ce lieu, et faire le portrait de l’homme qui venait ici, explique-t-il. Mon grand-père, Almire Thévenin, était son marin attitré. »

C’est l’histoire d’une possession, sans que l’on sache très bien lequel possédait l’autre. Louis Renault, venant de Dinard en croisière avec sa jeune épouse, tombe sous le charme de cette nature sauvage où la ronce le dispute à l’ajonc. « Il a tout de suite voulu s’installer ici, y acheter ou faire construire quelque chose, dit Thévenin. Il a présenté le projet d’un gigantesque manoir gothique aux actionnaires de la SCI propriétaire de l’île, qui l’ont bien sûr refusé. » Craignant toutefois la puissance financière et les relations du capitaine d’industrie, ils lui proposent les ruines du Vieux Fort, détruit en 1744.

Louis Renault va alors se lancer dans un chantier titanesque, dépensant sans compter pour réaliser son rêve. Thévenin fait revivre un personnage singulier, pétri de contradictions. Un génie de la mécanique, boulimique de travail, qui arpente l’île au pas de course, menant ses projets avec un leitmotiv : “Il faut que ça avance !”. Un grand bourgeois mal à l’aise en société venant se perdre dans la lande battue par les vents, plongeant dans l’eau glacée. Impitoyable avec les entrepreneurs mais dotant chaque maison d’une cuisinière à charbon et de combustible pour obtenir que cesse l’abattage des arbres. Passionné de bateaux mais piètre marin.

« Grâce à sa manie des listes, ses inventaires et les rapports qu’il demandait, j’ai pu tout reconstituer », détaille Jean-Michel Thévenin. Son livre fourmille d’anecdotes vécues. Enfant, il était chargé par Christiane Renault, veuve de l’industriel, d’apporter le lait au château, où il côtoyait les domestiques. Il a aussi interrogé les derniers témoins de l’époque : le peintre Marin-Marie, fils de l’un des fondateurs de la SCI, lui a raconté comment, jeune homme, il avait été chargé de proposer à Louis Renault d’acquérir les ruines.

Usé par la maladie, accusé de coopération économique, l’homme est mort en prison à la Libération. Son entreprise, nationalisée après la guerre, est connue dans le monde entier. Le château a changé de mains à la fin des années 1970, mais le rêve de pierre de l’industriel est toujours là, bravant les tempêtes d’ouest, tournant le dos à l’unique route de la Grande Île, qui n’a jamais vu passer la moindre automobile.

Louis Renault et Chausey, de Jean-Michel Thévenin, Éditions Aquarelles, 168 pages, 35 €. Rens. : 06.83.56.76.55 et www.editions aquarelles.com

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