Le Devoir, Montréal, mardi 5 décembre 1944

Paris, libéré il y a trois mois, a, par certains côtés, l’apparence d’une ville revenue à la vie normale, mais un correspondant de « l’Associated Press », M. Gladwin Hill, signale aujourd’hui que cette apparence est trompeuse et que, sous ce masque, Paris reste une ville ébranlée jusque dans ses fondements par les rigueurs de la guerre.

Les élégantes toilettes féminines sont revenues sur les boulevards, mais ces toilettes sont en matériel d’été parce que les tissus d’hiver plus chauds sont très rares. Le champagne coule aux réceptions diplomatiques, mais beaucoup de Parisiens n’ont que la moitié des calories nécessaires, parce que les approvisionnements de vivres sont insuffisants. Si quelques hôtels sont le théâtre d’une grande activité, comme le « Ritz » qui héberge les dignitaires militaires et civils de passage, le « Crillon » qui abrite le personnel diplomatique et celui de la propagande, par contre la plupart des édifices de la ville ne sont pas chauffés et ne le seront probablement pas de l’hiver.

Paris a seize journaux quotidiens, mais ils sont limités à une seule feuille. Le métro fonctionne, mais il n’y a pratiquement pas de service de transport de surface et pas de taxis ; même les médecins ne peuvent avoir d’essence pour leurs autos. Les visiteurs vont au Louvre, mais ils n’y voient que des expositions spéciales, car les principaux trésors sont encore dans leurs abris de guerre. Les cinémas sont remplis, mais on montre des films qui étaient déjà vieux quand la guerre a commencé. La ration de viande est d’une demi-livre par semaine. Il n’y a pas de poisson, faute de moyens de transport. Les volailles vont vers le marché noir et reparaissent en dîners de $20 dans les clubs de nuit, dont les journaux demandent la fermeture pour la durée de la guerre.

Environ 10.000 Parisiens sont en prison sous des accusations de collaboration avec les Allemands pendant l’occupation. Il n’y a eu jusqu’ici que vingt accusés qui ont subi leur procès, et dans les corridors du Palais de Justice, les avocats causent de la lenteur de ces procès. En réponse à la menace formulée par les autorités allemandes d’exercer des représailles si le gouvernement français n’interrompait pas les procès pour collaboration, la radio de Paris a riposté aujourd’hui que le gouvernement français ne permettra à quiconque d’intervenir de l’extérieur dans l’administration de la justice en France et que si les Allemands veulent intervenir les autorités françaises prendront toutes les mesures qu’elles jugeront nécessaires. Cet avertissement allemand, selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Berlin, aurait été transmis au gouvernement français par la Croix-Rouge internationale.

Dans la banlieue de Billancourt, les usines Renault travaillent pour les forces alliées sous la direction du gouvernement qui a saisi toute cette industrie après la mort de Louis Renault, décédé pendant qu’il attendait son procès pour collaboration, parce que ses usines ont travaillé pour les Allemands pendant l’occupation. Dans un article récent au « Saturday Evening Post », M. Demaree Bess a exposé le point de vue des directeurs des usines Renault. Quand les Allemands ont occupé Paris, cette industrie de l’automobile s’est trouvée dans l’alternative de fermer ses usines et de congédier ses 12.000 ouvriers, ou de fabriquer des véhicules de transport pour les Allemands. Les autorités allemandes ont averti les dirigeants de ces usines que s’ils fermaient leurs portes tous les ouvriers seraient conscrits et envoyés au travail dans des usines allemandes. Après avoir consulté leurs ouvriers les directeurs ont décidé de poursuivre le travail. A deux reprises, les usines furent fortement endommagées par les bombardements alliés ; chaque fois les dirigeants ont obtenu des Allemands des matériaux pour remettre leurs usines en marche, et ils ont pu employer leurs ouvriers à ces travaux de réparations qui ont duré des mois et pendant ce temps la production était interrompue. Ainsi les Allemands, selon les directeurs des usines, ont eu moins de production de la part de ces ouvriers que si ces derniers avaient été envoyés en Allemagne après la fermeture de l’usine.  Les Allemands ont aidé à remettre les usines en état de production, de sorte qu’elles donnent actuellement leur plein rendement et que leurs ouvriers peuvent travailler pour les Alliés, tandis qu’autrement ils seraient encore en Allemagne et devraient travailler pour l’ennemi.

Ces explications ne satisfont pas les communistes qui réclament la confiscation des usines. M. Bess dit d’ailleurs que les communistes veulent utiliser les procès de collaboration pour promouvoir leur lutte contre le capitalisme : « Ils réclament, écrit M. Bess, que la purge soit utilisée, à la destruction permanente du pouvoir économique et politique des prétendues « 200 familles » de France, et pour la dépossession et la punition de tous les industriels et banquiers qui ont traité avec les Allemands pour leur profit personnel. Par la purge, disent les communistes, la banque et l’industrie lourde de France peuvent être rapidement nationalisées ».

C’est une politique économique et sociale plutôt discutable que de travailler à la nationalisation industrielle et financière au moyen de procès politiques pour collaboration. Ce serait assez cocasse, si ce n’était pas tragique ; car c’est à la suite de la campagne du journal communiste « l’Humanité » que Louis Renault a été arrêté.

Cela n’est pas particulier aux communistes français. Il semble que ce soit une politique générale des communistes dans tous les pays qui ont été occupés par l’Allemagne. Une dépêche de la « Canadian Press », du 24 novembre, rapportait une déclaration de M. Andrija Hebrang, minsitre suppléant du Commerce et de l’Industrie dans le gouvernement pro-soviétique du maréchal Tito, à l’effet que le gouvernement yougoslave confisquerait les usines des industriels qui seraient trouvés coupables de collaboration criminelle avec les Allemands ; il ajoutait que les autres industries demeureraient des entreprises privées.

Il n’est peut-être pas exagéré de penser que c’est une tactique communiste internationale que d’accuser de collaboration les industriels dont on veut confisquer les biens, méthode aussi radicale qu’audacieuse de promouvoir le collectivisme.

M. Hill note encore dans sa dépêche de ce matin au sujet de Paris que l’Assemblée consultative française se donne des airs de législature, mais que comme le gouvernement de Gaulle prend toutes les décisions, l’Assemblée n’est donc qu’un forum en attendant le retour des Français qui sont détenus en Allemagne dans les camps de prisonniers ou dans les usines. M. Hill conclut par cette phrase qui donne le même son que l’article de M. Bess et qui indique bien l’acuité du danger communiste en France : « Presque tout le monde loue de Gaulle, mais plusieurs frissonnent simultanément à la mention du communisme, tandis que les communistes de leur côté se lamentent continuellement sur le règne des trusts ».

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